- Comment voulez-vous qu'il n'y ait pas de guerre si déjà, entre frères et
sœurs, vous vous disputez comme ça!?
Et il partait, loin du conflit.
Cette interpellation de notre grand-père,
Elie, le cantonnier, nous perturbait peu. D'autant que Maman, sa fille, faisait
remarquer que ce n'était pas comme ça que naissent les guerres.
Et puis quelquefois, il faut bien avoir le courage de se battre. Sinon, on aurait
encore Hitler qui règnerait sur toute l'Europe.
Elie et sa Florentine sont venus vivre avec nous quand Florentine est devenue
impotente. C'étaient de merveilleux grand-parents. Elie, discret mais présent,
était un modèle d'humilité et de paix. Très proche de la nature, il avait passé sa
vie à entretenir les bas-côtés des routes du canton, dans le Sud-Ouest de la France.
Pendant sa retraite, il s'occupait de Florentine. En bonne santé jusque dans sa
grande vieillesse, il cultivait le jardin, épluchait les légumes, participait au
ménage.
- Tu as fait la guerre, toi?
- Mais non, je ne l'ai presque pas faite la guerre. J'étais trop jeune.
Je suis de la classe 18.
C'était rassurant. Les autres grand-pères avaient fait la Marne, Verdun,
le Chemin des Dames. Ou les Dardanelles. Enfin, la Grande Guerre, celle de 14-18.
C'étaient des héros qui avaient sauvé la France. Elie n'était pas un héros.
Il était comme nous. Quelquefois il ajoutait:
- J'ai été prisonnier presque tout le temps.
Et il expliquait qu’il avait connu les tranchées très brièvement. Prisonnier six
mois en Allemagne, rapatrié sanitaire après l’armistice, il était reparti en
Orient, dans l'Armée du Levant:
- J'ai été en Turquie. J'ai fait la campagne de Cilicie.
Là, il a été à nouveau prisonnier, pendant 14 mois. Considéré comme disparu le 28 mai 1920, il n'a pu donner de nouvelles avant janvier 1921. Il a été libéré le 30 octobre 1921.
Si on essayait de comprendre, on le sentait
vite incapable d'expliquer ce que faisaient les troupes françaises en 1919 dans
ce pays lointain. Et si on insistait pour savoir ce qu'il avait vécu, il finissait
par conclure:
- C'est pas bien intéressant, la guerre, tu sais!
A quoi pensait-il donc pendant les longues heures qu’il passait, assis sur sa
chaise, face au jardin? Quand on passait par là, il nous montrait la fleur qui
venait de s’ouvrir, l’insecte affairé, l’oiseau en recherche de brindilles.
On avait quand même pu repérer qu’il avait combattu avec des Tirailleurs
Sénégalais, et il avait un très grand respect pour ces hommes.
Une seule fois il a parlé de Marache. C'était un jour où un Arménien est
passé à la maison. Ils semblaient se comprendre tous les deux. On n'a pas
osé poser de questions. On a alors su qu’il y avait des Arméniens en
Turquie, au début du 20ème siècle et ça se passait
mal pour eux.
Les Arméniens… On croit qu’il n’en reste plus en Turquie après 1916. Mais Elie
était avec eux entre 1919 et 1921.
Elie nous avait parlé aussi du train qu'il fallait garder, qui était attaqué
par les Turcs. Et puis de ce vallon:
- On était dans un vallon, les balles sifflaient, les copains tombaient...
Le capitaine a sorti son mouchoir blanc, on s'est rendu, on a été prisonniers.
Bien souvent, il s'empressait d'ajouter:
- J'ai toujours été bien traité!
Il n'y a jamais eu chez lui la moindre trace de haine pour les Turcs. Pourtant, il n'aimait guère les Boches!
Aujourd'hui, il n'est plus là pour nous raconter cette histoire!
Tant qu'il était vivant, je ne pouvais pas disposer de ses documents
personnels. Je ne voulais ni violer son intimité, ni raviver les
souffrances de sa jeunesse.
Aujourd'hui je peux, sans l'offenser, fouiller dans les documents
qu’il a laissés. Il y a ses cahiers, quelques cartes postales, des photos,
une lettre. Et pour compléter, pour savoir ce qu’il ne pouvait expliquer,
il y a le Service Historique de l’Armée de Terre. Et puis des bouquins,
des histoires de sultans…