Beaucoup de soldats français ont été tués dans la Campagne de Cilicie, ou sont morts de maladie, surtout dans ceux de la
classe 18, arrivés là-bas les premiers. Dans ceux qui sont rentrés, combien ont eu une descendance?
Depuis le début de mes recherches (2005), j'ai pu avoir des contacts avec une petite dizaine de descendants ou
apparentés de soldats français de métropole ayant participé à la Campagne de Cilicie. A mon grand regret, aucun
descendant de Tirailleurs Algérien ou de Tirailleur Sénégalais n'a pris contact. Ils étaient pourtant nombreux
à se battre pour la France!
Nos ancêtres viennent du Limousin, du Puy de Dôme,
de la Haute Loire, de Bretagne ou de Corse. Ce sont pour la plupart des fils d'agriculteurs peu instruits.
Ils appartiennent au 412ème RI, au 15ème RTS
(Régiment de Tirailleurs Sénégalais), au 271ème RAA (Régiment d'Artillerie d'Algérie),
au 19ème RTA (Régiment de Tirailleurs Algériens).
Ceux de la classe 18 (Elie, Emile D., Pierre P., Louis P.) ou plus âgés (Adjudant Pierre T.)
arrivent dès juin ou juillet 1919 en Cilicie. Ceux de la classe 19 ou de la classe 20 (François B., Pierre R., François T.,
André C., Adolphe B.) arrivent plus tard en renfort et n'ont guère le temps de s'acclimater.
Seuls Elie et l'adjudant Pierre T. ont vécu le siège de Marache. Malheureusement, l'adjudant Pierre T.
n'avait qu'un lien de parenté indirect avec l'internaute qui a pris contact, petit-fils de son cousin François T.,
et il ne lui a rien transmis de son histoire.
Plusieurs de nos anciens, de la classe 18, ont été faits prisonniers lors du siège de Bozanti ou lors de la tentative de sortie:
Louis P., Emile D., Pierre P., Elie. Ils ne sont rentrés en France qu'en novembre 1921.
Ceux de la classe 20 ont vécu des tensions très fortes à Adana et dans sa région, avec l'arrivée massive d'Arméniens
démunis de tout et le harcèlement des rebelles turcs.
François B. (classe 19) a vraisemblablement vécu le siège d'Aïn-Tab (Gaziantep): il conservait dans son porte-feuille un
article de journal sur la victoire d'Aïn-Tab.
Il a été évacué d'Alep pour
entérite aigüe, asthénie et anémie le 16 novembre 1920.
Adolphe B. (classe 19) a été tué à l'ennemi le 26 mai 1920 à Islahiye où,
tirailleur de deuxième classe, il tenait un poste avec le 21ème Régiment de Tirailleurs Algériens.
Il ne reste de lui qu'une photo (ci-contre), et un nom sur un monument aux morts.
"Il en parlait très peu!"
C'est le commentaire unanime de tous les descendants de ces anciens combattants. Peut-être ont-ils plus parlé
à leurs épouses ou à leurs parents. Nous les jeunes, nous avons pu observer à travers leur vie, à quel point
ils ont été brisés. L'un a sombré dans l'alcool, et il a fallu tout l'amour de sa femme pour l'aider à en sortir.
D'autres se sont mariés tard, sont décédés prématurément. Un autre fuyait quand les enfants se disputaient...
Comment comprendre ce qu'ils n'ont pas pu nous dire? On cherche dans les livres. L'Histoire de France? La
Première Guerre Mondiale? L'évènement est à peine évoqué. La bibliographie est rare et peu satisfaisante.
Nos grand-pères étaient peu instruits, ont-ils mal compris ce qu'ils ont vécu, où ils sont allés?
Cependant, bribe par bribe, chacun apporte un petit plus à ce qui reste dans les archives du Service Historique de la Défense
ou dans les livres.
Le document ci-joint, citation à l'ordre du Régiment de la 3ème Compagnie de mitrailleuses, témoigne de la violence des combats et de la puissance de feu engagée de part et d'autre.
La 3ème section de la 3ème CM du 412ème
R.I.
Le 2 Mai 1920 sous le commandement énergique du Sergent Pons a pris très habilement position sur un
mamelon violemment soumis au feu de l'ennemi, et par des tirs aussi précis qu'efficaces a dispersé
des groupes d'insurgés qui tentaient un mouvement d'encerclement, et leur a infligé des pertes
sensibles.
Le 26 mai 1920
Le Lieutenant Colonel Thibault
Commandant le 412ème RI
Des noms apparaissent, qui pourraient réveiller des mémoires : le Lieutenat-Colonel Thibault,
commandant le 412ème RI, le Capitaine Delbany, commandant la 3ème Compagnie de mitrailleuses de ce Régiment,
le sergent Pons, le chef le plus près des hommes.
Merci à Monsieur Chaput pour la mise à disposition de ce précieux document.
Evoquant la même période, mais en d'autres lieux, voici ce qu'écrit le petit-fils d'Emile D.
(classe 18, 412ème RI, fait prisonnier à Kelebek près de Bozanti, le 6 avril 1920 ):
Il refusait ( il était plutôt rendu incapable par la souffrance que lui causaient ces souvenirs) de parler de cette période, nous savions seulement que sur plus de 800 soldats de son régiment, ils n'étaient revenus qu'une soixantaine, les autres étant morts au combat, égorgés, morts de mauvais traitements et de privations et de maladie, qui durèrent d'avril 1920 à novembre 1921... Quasiment chaque jour mourrait (aient) un ou plusieurs camarades.
Les chiffres exacts des morts et des blessés sont encore actuellement difficiles à évaluer et on ne sait pas qui étaient les
800 soldats dont parlait Emile D.. Le chiffre de 800 correspond à peu près à la garnison de Bozanti, dont la moitié des soldats
a été tuée le 28 mai 1920. Et il y a eu de nombreux morts avant ou après!...
D'autres ont souligné la violence des combats, particulièrement ceux de Bozanti.
Cependant, pour Elie, le grand traumatisme, c'était Marache!
Dans Marache assiégée, les soldats ont eu faim. Mais ce sont surtout les prisonniers qui ont connu le manque de nourriture de qualité. Ils n'en ont pas gardé rancune envers les Turcs car ils avaient la même nourriture que les soldats réguliers ou irréguliers de Turquie.
Après leur capture, les soldats français prisonniers des Turcs n'ont pu donner aucune information ni à leur
famille, ni à leurs officiers d'Adana. Leur silence a duré plusieurs mois. C'est ainsi que la famille de Pierre P. ou celle
d'Emile D. ont été informées du décès de leur soldat, pour avoir ensuite la surprise de recevoir de leurs nouvelles
puis de les revoir.
Voici ce que dit le petit-fils d'Emile D. :
Je savais seulement qu'il était parti en Turquie en 1919, qu'il avait combattu en Cilicie, qu'il avait été fait prisonnier en 1920, porté disparu puis considéré mort en juillet 1920 (date à laquelle la famille a été avertie). Il était réapparu "miraculeusement" en Novembre 1921.
Pour Elie, c'est Florentine, ma grand-mère, qui a écrit au ministère de la guerre. les militaires ont-ils voulu ménager l'avenir d'un soldat? Ils ont répondu à sa fiancée qu'ils ne pouvaient lui dire ni s'il était vivant, ni s'il était mort, ni s'il était en bonne santé ou blessé.
"Je suis chrétien, voilà ma gloire
Mon espérance et mon soutien"
C'était un cantique très populaire il y a cent ans. Nos soldats, surtout ceux venus des campagnes, étaient très pieux.
Ils n'avaient jamais été confrontés à d'autres religons. Deux faits illustrent la nécessité des remises en cause
qui ont fait suite aux guerres.
C'est encore le petit-fils d'Emile D qui écrit:
le seul jour où on leur proposa de la viande: le vendredi Saint de 1921, Emile en avait mangé... Etant croyant et très respectueux des "règles" de l'Eglise, il en avait beaucoup culpabilisé!!
Est-ce pour cette raison qu'Elie n'a plus voulu manger de mouton ou d'agneau après son retour de Cilicie?
Le fils de Pierre P. m'a raconté la mort du Père Niorthe, aumônier des troupes françaises de Bozanti.
Son père en parlait souvent. C'était dans le ravin où les Turcs ont attaqué la garnison en fuite.
Là où, comme disait Elie, "les balles sifflaient, les copains tombaient". Le Père Niorthe était au milieu des soldats.
Brandissant le crucifix au dessus de lui, il les encourageait:
"Avancez mes enfants, Dieu nous protège!"
C'est alors qu'il a reçu une balle dans la tête.
Les non-dits de nos soldats sont-ils significatifs? Même si cela paraît surprenant, je n'ai trouvé aucune
expression de haine envers les Turcs dans les courriers que j'ai reçus ou dans les contacts que j'ai eus.
Il n'y a pas non plus de trace d'anti-islamisme. Il est vrai que les régiments de soldats français étaient
très mélangés sur le terrain, et les soldats de métropole ont ainsi appris à apprécier les Tirailleurs ou Chasseurs
Algériens ou Sénégalais, musulmans pour la plupart.
Il semble cependant qu'Emile D. mettait une nuance que me précise son petit-fils:
Elie, qui disait avoir toujours été bien
traité, faisait-il peut-être comme mon grand-père, preuve de pudeur quant à
la souffrance qu'il aurait subie.
J'ajoute que mon grand-père non plus ne semblait pas en vouloir au peuple
turc, mais seulement aux troupes qui les avaient maltraités...
Nos soldats étaient en guerre contre les Turcs, dont ils parlaient peu. Ils parlaient moins encore des Arméniens. Dans la grande souffrance qu'ils exprimaient, il n'y avait ni rancune ni jalousie, ni aucune espèce de remise en cause de ceux pour qui on leur demandait de donner leur vie. Peut-être même y avait-il un peu de fierté chez Elie, le jour où il a déclaré à un Arménien de passage à la maison : "J'ai combattu avec les Arméniens!".
Contestaient-ils les décisions des politiques ou de leurs officiers supérieurs, comme l'ont fait les Poilus
de la Grande Guerre? C'est aussi dans les non-dits! Il semble que le Général Gouraud, le Général Dufieux ou
le Colonel Bremond aient obtenu leur confiance. Pierre P. n'a jamais oublié le Commandant Mesnil, chef du
Bataillon en garnison à Bozanti, ni sa femme, infirmière au grand coeur.
D'autres officiers, dépassés par les évènements, ont laissé des souvenirs moins glorieux!...
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